
Comment recueillons-nous des informations pour les stocker dans nos souvenirs ? Comment récupérons-nous ces informations lorsque nous en avons besoin ? Et peux-tu vraiment oublier comment faire du vélo ? La Dre Elena Antoniadis, professeure de psychologie au Red Deer Polytechnic et professeure auxiliaire à l’Université de Calgary, se joint à nous pour un regard sur la façon dont nous créons des souvenirs, comment nous pouvons améliorer nos capacités de récollection, et plus encore.
Mémoire et souvenirs : un entretien avec Elena Antoniadis
Zaineb Bouhlal, administratrice de la base de données sur les membres et des services aux membres de la SCP, dit qu’elle a oublié comment faire du vélo. Est-ce possible? Après tout, c’est, selon un cliché très répandu, la chose dont nous sommes censés nous souvenir toute notre vie. « Comme faire du vélo » est l’expression utilisée pour décrire presque tout ce que nous stockons dans notre mémoire procédurale. Le vélo, la natation, la dactylographie, la conduite automobile, toute compétence qui implique une coordination sensorimotrice que nous avons exercée et acquise, peut être retrouvée si nous sommes replacés dans le même contexte.
La Dre Elena Antoniadis est professeure de psychologie à l’école polytechnique de Red Deer et professeure associée à l’Université de Calgary.
« Une fois que vous avez appris à conduire une voiture, dit-elle, il sera très difficile d’oublier comment effectuer toutes les manœuvres nécessaires à la conduite d’une voiture. Mais ce n’est pas un souvenir auquel nos systèmes conscients ou déclaratifs ont accès. Par exemple, nous ne pouvons pas expliquer à notre petit frère ou notre petite sœur comment faire du vélo : cela ne s’apprend pas à partir d’un manuel. Le corps enregistre tout ce qu’il faut maîtriser pour faire du vélo, puis le système mnésique implicite construit le souvenir de cette compétence. »
Il y a des souvenirs qui sont encodés explicitement, comme les faits, les connaissances, ce que nous apprenons à l’école. Nous prenons la décision consciente de nous souvenir de ces choses, et ce qui rend un souvenir « explicite », c’est que nous pouvons y accéder consciemment et en décrire le contenu, plutôt que de simplement le manifester par notre comportement. Il y a ensuite les souvenirs qui sont encodés implicitement : c’est ainsi que nous développons des habitudes, des réflexes conditionnés et des réactions apprises. Le cerveau enregistre des schémas sans que nous en soyons conscients. Les noyaux gris centraux du cerveau nous aident à acquérir les compétences, les habitudes et les réponses automatiques qui découlent du codage implicite des souvenirs. Le langage est souvent l’une des choses qu’on apprend tout petit, sans même s’en rendre compte.
Avant de travailler à la SCP, j’ai travaillé à la Société de la démence d’Ottawa et du comté de Renfrew. Cet organisme propose des programmes destinés aux personnes atteintes de démence, qui font souvent appel à des souvenirs profondément enfouis pour leur permettre de se remémorer des chansons de leur enfance ou de bouger et de faire de l’exercice comme avant. Quand je travaillais là-bas, il y avait un programme en arabe pour les personnes qui avaient grandi au Moyen-Orient, mais qui vivaient aujourd’hui dans la région d’Ottawa. Un homme âgé participait à ce programme avec sa famille. Toute la famille était arrivée au Canada depuis l’Arabie saoudite 10 ans auparavant, et le père était désormais atteint de démence. Malheureusement, le programme s’est avéré peu efficace dans son cas, car, bien qu’il ait parlé arabe avec sa famille toute sa vie, il ne parlait plus cette langue. Au lieu de cela, il parlait une langue que les membres de sa famille n’avaient jamais entendue auparavant. Après un certain temps, les conseillers en soins de la démence ont découvert qu’il parlait farsi. Il avait grandi en Iran, mais n’avait jamais parlé à personne dans sa famille du fait qu’il avait passé son enfance dans un autre pays. Maintenant que sa mémoire à court terme disparaissait et que sa mémoire à long terme commençait à se fragmenter, il ne lui restait plus que les souvenirs qui avaient été profondément et implicitement encodés en lui il y a environ 75 ans.
En revanche, les souvenirs qui ont été explicitement encodés fonctionnent différemment. Nous utilisons différentes méthodes pour nous les remémorer, et nos méthodes évoluent au fil du temps, à mesure que nous découvrons le monde d’un point de vue personnel.
Selon la Dre Antoniadis, « [l]es enfants sont plus sensibles aux émotions des personnes de leur entourage, de leur environnement et des personnes qui s’occupent d’eux au quotidien. Ils s’appuient davantage sur les aspects émotionnels de ce qu’ils vivent pour construire leurs souvenirs. En vieillissant, nous pouvons davantage nous appuyer sur nos propres expériences, les événements qui marquent notre vie. J’observe moi-même cela dans mes cours. J’ai dans ma classe des étudiants adultes qui retournent aux études et qui sont capables de faire le lien entre des faits concrets et leur expérience professionnelle ou familiale. Comme ils ont un répertoire plus large d’expériences significatives, ils arrivent à établir un lien avec les informations qu’ils reçoivent. »
Cette accumulation d’expériences peut être un avantage et un inconvénient quand il s’agit de la mémoire. Pensez aux événements marquants de votre vie et à la façon dont vous vous en souvenez aujourd’hui. Par exemple, les attentats du 11 septembre 2001. Je sais que, ce jour-là, je me trouvais à l’école de radio et télévision et que j’étais avec Vicky McKenzie. Mais quand j’évoque ce moment avec Vicky aujourd’hui, nous avons des souvenirs très différents de la façon dont nous avons réagi, des personnes qui étaient présentes et de ce que nous avons fait par la suite. Soit l’un de nous a raison et l’autre tort, soit, ce qui est plus probable, nous avons tous les deux un peu tort.
Un événement majeur comme celui-ci donne l’impression de se dérouler en un instant, et nous avons dans notre esprit une image qui restera à jamais gravée dans notre mémoire. Mais cela ne se produit pas vraiment en un instant. Après l’événement, les médias en font état. On en parlera dans votre famille, vos collègues, vos camarades de classe ou vos amis à l’école en parleront. Quelques mois après l’événement, votre premier souvenir s’est enrichi d’une quantité incalculable d’informations qui peuvent fausser votre perception des faits tels qu’ils se sont réellement déroulés.
Je suis presque certain que nous avons vu, en temps réel, le deuxième avion percuter le World Trade Center. Vicky affirme que nous avons commencé à regarder la télévision seulement après que cela s’est produit. Je me souviens d’avoir fait un don de sang avec Jamie Johnston plus tard cet après-midi-là. En partie parce que nous ne savions pas trop quoi faire, et en partie pour endosser notre casquette de journalistes et parler à des gens qui faisaient eux aussi la seule chose qui leur était venue à l’esprit à ce moment-là. Jamie me dit que nous avons fait ce don de sang plusieurs jours plus tard. La Dre Antoniadis explique que c’est plutôt courant.
« Nous disposons souvent d’informations factuelles sur un événement. Ces informations sont distinctes du souvenir lui-même, mais elles s’intègrent au souvenir. C’est la raison pour laquelle parfois, les policiers qui arrivent sur les lieux d’un accident ou d’un événement similaire séparent les témoins afin de s’assurer que leurs récits n’influencent pas les souvenirs des autres personnes. Entendre un autre témoin décrire ce qu’il a vu peut s’intégrer à notre propre souvenir de l’événement, même s’il s’est produit quelques instants plus tôt. »
En 1994, Chuck Knoblauch, des Twins du Minnesota, a terminé la saison de baseball de la ligue majeure avec 45 coups doubles. Cette saison a été écourtée par une grève qui a empêché la tenue des séries mondiales, au grand dam des partisans des Expos qui pensaient avoir une bonne chance de remporter leur premier titre, et des partisans des Blue Jays qui ont vu s’envoler leurs chances de remporter un troisième titre consécutif. Si la saison avait duré les 162 matchs prévus, Knoblauch aurait été en passe de frapper 65 coups doubles et de menacer le record historique de 67 établi par Earl Webb en 1931 avec les Red Sox.
C’est un fait dont je suis au courant. C’est un souvenir qui est resté gravé dans ma mémoire depuis ma jeunesse, et même si je n’ai aucune raison particulière de m’en souvenir, je n’ai jamais oublié ce qui aurait pu se passer en 1994. Je trouve cela plutôt intéressant. Ma femme trouve cela un peu irritant. « Tu te souviens du nombre de doubles que Chuck Knoblauch a frappés en 1994, mais tu ne te souviens pas que tu devais sortir les poubelles? », me dit-elle. Et je réponds : « Je ne sais pas, c’est comme ça que fonctionne mon cerveau, j’imagine. »
Mais il s’avère que c’est ainsi que notre cerveau fonctionne! Notre capacité de mémoire à court terme est limitée, mais notre fixation mnémonique à long terme est, à notre connaissance, illimitée.
La Dre Antoniadis poursuit son explication : « La mémoire à court terme dispose d’un espace limité, mais la mémoire à long terme a une capacité de stockage illimitée. Nous effectuons diverses opérations mentales : encodage, stockage et remémoration. Mais les types d’informations que nous créons sont également variés. Selon la documentation scientifique, la mémoire à long terme est illimitée. Nous pouvons continuer à apprendre et à acquérir de nouvelles informations. »
La Dre Antoniadis explique que, notre mémoire à court terme ayant une capacité limitée, il peut y avoir un goulot d’étranglement où nous décidons inconsciemment si nous devons conserver certaines informations à plus long terme ou si nous devons les rejeter. Je n’aurai probablement pas besoin de me rappeler, dans 10 ans, que j’ai sorti les ordures aujourd’hui ou pelleté l’entrée. Cela ne figurera pas dans les soirées quiz dans les bars. Mais le match éliminatoire où Shohei Ohtani a frappé trois coups de circuit et réalisé 10 retraits sur des prises... cela pourrait y figurer! C’est une information qui sera placée dans le coffre-fort.
Je vais donc m’en souvenir pour les soirées quiz dans les bars, et cela me sera peut-être utile dans 10 ans, ou peut-être pas. Mais qu’en est-il des personnes qui excellent dans ce genre de remémoration? Les personnes comme Ken Jennings, Mattea Roach ou Amy Schneider qui réussissent à écraser tous les autres participants au jeu-questionnaire Jeopardy!?
« La remémoration dépend fortement des indices et du contexte. Les personnes qui s’entraînent à retrouver ou à se remémorer des informations précises peuvent utiliser des indices de récupération qui les aideront à améliorer leurs performances. Peuvent-ils utiliser un élément lié à l’endroit où ils se trouvaient au moment où ils ont appris cette chose précise? Que faisaient-ils lorsque cela s’est produit? Ils se concentrent sur la correspondance des indices qui étaient présents lorsque cette information a été présentée. Cela se produit également à l’école : si vous passez un examen dans la salle de classe où vous avez appris la matière, vous aurez plus de chances de vous souvenir de ce que vous avez appris que si vous passiez l’examen dans une autre salle de classe. »
Donc… cela signifie-t-il que le vieux dicton est vrai? Celui qui dit que si vous étudiez sous l’influence du cannabis ou de l’alcool, vous devriez passer l’examen dans le même état afin de conserver le même état d’esprit et d’augmenter les chances que certains indices vous aident à retrouver les informations dont vous avez besoin? La Dre Antoniadis répond oui.
« Ce concept est étayé par les résultats de la recherche. C’est ce qu’on appelle la mémoire dépendante de l’état. Lorsque nous sommes dans un certain état – un état émotionnel par exemple – nous sommes plus susceptibles de retrouver des souvenirs de cet état. Lorsque nous sommes heureux, nous nous remémorons des souvenirs joyeux. Lorsque nous sommes tristes, nous sommes plus susceptibles de nous remémorer des souvenirs tristes. Lorsque notre état physiologique ou émotionnel correspond à des expériences que nous avons vécues dans un état similaire, nous sommes plus enclins à nous rappeler des souvenirs de cette époque. »
On entend beaucoup parler de l’odorat et de la mémoire dans la culture populaire. Peut-être plus que tous nos autres sens, l’odorat déclenche subtilement des souvenirs qui nous permettent de nous rappeler plus facilement des événements passés ou de raviver des informations enfouies profondément dans notre esprit. La Dre Antoniadis explique que cela est dû au fait que notre sens olfactif (odorat) est étroitement lié aux parties du cerveau qui abritent les aspects instinctifs de nos souvenirs.
« Plutôt que d’être une chose dont on est conscient, ou quelque chose qu’on peut expliquer ou exprimer, c’est un souvenir non déclaratif. Cela signifie que nous ressentons quelque chose, que nous pouvons exprimer ou montrer par notre comportement, sans être capables de l’expliquer. Nous pouvons avoir une réaction émotionnelle à un stimulus effrayant sans être capables d’expliquer pourquoi nous réagissons ainsi. D’autres fois, les réactions émotionnelles peuvent être la force motrice qui permet de faire remonter le souvenir conscient s’il est présent. Cette force motrice peut être une passerelle conduisant à un souvenir conscient. »
Beaucoup de souvenirs se trouvent à un endroit qui échappe à notre conscience. Lorsque nous disons que nous ne nous souvenons pas de quelque chose, cela ne signifie pas nécessairement que nous n’avons pas emmagasiné ce souvenir, mais plutôt que nous avons du mal à le retrouver. C’est comme penser que nous avons oublié comment faire du vélo, alors qu’en réalité, nous nous souvenons très bien comment faire du vélo lorsque nous nous retrouvons dans une situation qui nous rappelle l’époque où nous faisions beaucoup de vélo.
Nous allons mettre ce concept à l’épreuve, ici, à la SCP. Il s’agit d’une étude empirique, et les données ne s’appliqueront qu’à Zaineb. Une fois que la neige aura fondu, fin mai ou début juin, et que Stewart recommencera à prendre son vélo très coûteux pour se rendre au travail, nous allons mener une expérience dans notre stationnement pour voir si Zaineb est capable, dans cette situation, de se rappeler les connaissances qu’elle avait acquises pour faire du vélo. Ce sera une expérience de plus que nous pourrons tous ajouter à notre répertoire d’expériences qui nous permettent de puiser dans nos souvenirs.
Le vélo de Stewart est très beau et il en prend énormément soin. Nous attendrons le jour où nous mènerons l’expérience pour lui dire que son vélo sera utilisé à cette fin. Alors, ne lui en parlez pas avant ce moment-là.
