La plupart d’entre nous désirent la même chose lorsque nous entrons dans une pièce.
Nous voulons avoir l’impression d’y être chez nous. Comme si l’espace avait été conçu en pensant à nous. Comme si nous n’avions pas à nous faire petits, à nous justifier ou à prouver que nous méritons d’être là.
Au Canada, nous aimons nous considérer comme un pays accueillant. Nous mettons en avant notre diversité, notre Charte, les exemples que nous donnons pour montrer que nous sommes plus bienveillants ou plus tolérants que d’autres pays. Et à bien des égards, les choses ont changé. Les lois en vigueur ne sont plus ce qu’elles étaient. On voit désormais des visages noirs à des endroits où, il n’y a pas si longtemps, les Noirs n’étaient ni autorisés ni censés se trouver.
Et pourtant, pour de nombreux Noirs au Canada, l’impression de ne pas tout à fait faire partie de la société reste très présente.
Cela se manifeste par les regards qui s’attardent un peu trop longtemps dans un magasin. Chez l’enseignant qui s’empresse de déceler un « problème de comportement » chez un enfant noir et un « potentiel » chez un enfant blanc. Lors d’un entretien d’embauche, lorsqu’on n’est jamais vraiment sûr si « ne cadre pas avec les besoins de l’entreprise » signifie « ne correspond pas à l’idée que l’on se fait du succès ».
Les chiffres le confirment également : qui est le plus susceptible d’être arrêté par la police, qui se retrouve devant un juge, qui a accès à des soins de santé en temps opportun, qui est cru lorsqu’il dit être en détresse. Les détails changent, les gros titres changent, mais le schéma reste obstinément répandu.
Si la situation est censée être « meilleure aujourd’hui », pourquoi cela se produit-il encore?
C’est la question qui est au cœur du présent article. C’est une question qui interpelle les enfants, les jeunes, les parents, les personnes âgées noirs qui ont connu de nombreux cycles de « progrès » et de déception.
En théorie, nous avançons. En pratique, le racisme envers les Noirs a la fâcheuse tendance à réapparaître sous de nouvelles formes, dans de nouveaux systèmes, dans de nouveaux mots. Une école a supprimé la ségrégation, mais les étudiants noirs sont toujours exclus des cours enrichis. Une entreprise lance une initiative en faveur de la diversité, mais sa culture d’entreprise punit discrètement ceux qui osent s’exprimer. Un pays célèbre le Mois de l’histoire des Noirs, mais hésite à parler honnêtement de son propre rôle dans la lutte contre le racisme envers les Noirs.
Du point de vue psychologique, que se passe-t-il?
La psychologie est censée être la science qui étudie la façon dont les gens pensent, ressentent et se comportent. Elle dispose d’outils pour nous aider à comprendre pourquoi nous nous accrochons à certains discours sur nous-mêmes, pourquoi nous refusons de voir l’injustice et pourquoi changer les règles officiellement ne revient pas à changer les cœurs, les habitudes et le pouvoir. La psychologie dispose également d’un corpus croissant de travaux, dont une grande partie est menée par des chercheurs et des communautés noires, qui abordent directement les conséquences du racisme sur la santé mentale, ainsi que la force et la créativité sur lesquelles les Noirs s’appuient pour survivre et s’épanouir.
Dans le même temps, la psychologie n’a pas toujours été un observateur neutre face à tout cela. Elle a été utilisée pour justifier l’exclusion et les inégalités, et elle a souvent considéré les expériences des Blancs comme étant la norme. Au Canada, les Noirs ont, pendant une grande partie de leur histoire, été bien plus étudiés qu’écoutés.
Plutôt que de raconter de nouveau l’histoire des Noirs uniquement à travers des récits douloureux, nous commencerons par parler du génie et de la persévérance des Noirs au Canada. Nous examinerons, au-delà de ces récits, les règles tacites qui leur ont fait croire qu’ils n’avaient pas leur place, ainsi que les communautés qui ont insisté pour prouver le contraire.
Nous utiliserons ensuite un angle psychologique — et plus particulièrement une analyse de la façon dont les personnes qui détiennent le pouvoir se perçoivent et protègent leur confort — pour expliquer pourquoi, même lorsque la surface change, ces règles non écrites continuent de ressurgir. Pourquoi, même si de nouvelles lois sont promulguées, nous continuons à ressentir les anciens schémas. Pourquoi certaines personnes se sentent personnellement attaquées par l’idée même de parler de racisme. Pourquoi l’idée que « nous sommes tous égaux désormais » peut être si réconfortante, même lorsque les faits prouvent le contraire.
Enfin, nous mettrons l’accent sur la psychologie des Noirs au Canada : des psychologues, des chercheurs et des communautés noirs qui nomment ces schémas prennent soin de ceux qui en souffrent et imaginent un avenir meilleur. Et nous voulons demander ce qu’il faudrait, non seulement en paroles, mais aussi en pratique, pour que les Noirs trouvent véritablement leur place dans la psychologie et dans la société, ici au Canada.
Ce n’est pas une histoire qui parle de méchants et de héros. C’est une histoire qui raconte comment les systèmes nous enseignent ce qui est « normal », quels sentiments importent et quelles expériences sont ignorées. Comment ces leçons s’ancrent-elles dans nos esprits et nos institutions? Et comment pouvons-nous, ensemble, les désapprendre?
Si nous voulons vraiment honorer l’histoire des Noirs au Canada et bâtir un avenir différent, nous devons être prêts à examiner de près pourquoi le racisme ne cesse de ressurgir et à écouter attentivement les personnes qui en subissent les conséquences depuis le plus longtemps.
La psychologie a un rôle à jouer dans cette démarche. La psychologie des Noirs aussi. La question qu’il faut se poser maintenant est « Sommes-nous prêts à utiliser les connaissances que nous avons? »
Le génie des Noirs a toujours été là
Lorsqu’on parle de racisme anti-Noirs, il est facile de réduire le discours à la seule souffrance, aux seuls obstacles, aux seuls préjudices. Mais cela n’a jamais représenté toute la réalité.
Depuis le tout début, les Noirs de ce qui est aujourd’hui le Canada ont construit, enseigné, organisé, géré des entreprises, élevé des familles et imaginé un avenir meilleur, même lorsque les règles en vigueur les excluaient.
Par exemple, Mary Bibb.
Mary était enseignante, journaliste et abolitionniste. Elle et son mari Henry s’installèrent dans ce qui est aujourd’hui Windsor, en Ontario, dans les années 1850, à l’époque où des milliers de réfugiés noirs fuyaient l’esclavage aux États-Unis et cheminaient vers le Canada. Windsor était un endroit où les enfants noirs étaient souvent refusés dans les écoles locales ou relégués dans des établissements de moindre qualité. Le message était clair : vos enfants n’ont pas leur place dans les mêmes classes et accès aux mêmes ressources que les enfants blancs.
La réaction de Mary a été de refuser d’accepter ce message. Elle a plutôt décidé de contribuer à construire autre chose.
Elle a fondé des écoles pour enfants et adultes noirs de la communauté, et elle a utilisé ses compétences d’écrivaine et d’éditrice pour cocréer The Voice of the Fugitive, un journal qui diffusait des informations, offrait des conseils et aidait les nouveaux arrivants à trouver leur place. Son travail était à la fois éducatif, communautaire et thérapeutique : une façon de dire aux personnes qui avaient perdu tant de choses qu’elles n’étaient pas seules et que leur vie et leur histoire étaient importantes.
Psychologiquement, ces choix comptent. Quand un système dit aux enfants : « Vous êtes une considération secondaire », fonder une école qui dit : « Vous méritez qu’on investisse en vous » n’est pas seulement une solution logistique, mais aussi un acte de réparation en profondeur. Cela envoie un message différent sur qui mérite d’être soutenu, d’apprendre, d’avoir un avenir.
Près d’un siècle plus tard, à l’autre bout du pays, une autre femme noire envoyait un message similaire, mais d’une manière très différente.
Viola Desmond était une entrepreneuse et esthéticienne prospère en Nouvelle-Écosse. Elle dirigeait une école d’esthétique qui formait et encadrait de jeunes femmes noires, les préparant à créer leur propre entreprise à une époque où très peu de portes leur étaient ouvertes. Son travail quotidien était consacré à la dignité : aider les femmes noires à se considérer comme dignes d’attention, de compétences et de financement.
En 1946, lorsque sa voiture est tombée en panne dans la ville de New Glasgow, Viola a décidé de passer le temps en allant voir un film au cinéma local. Elle a acheté son billet et s’est assise au parterre, près de l’écran. Elle a vite découvert que le théâtre suivait une règle tacite : les clients noirs étaient censés s’asseoir au balcon.
Comme elle refusait de bouger, elle a été traînée hors du cinéma, arrêtée et inculpée — non pas pour violation d’une loi sur la ségrégation (il n’y en avait pas dans la loi), mais pour un délit fiscal mineur. L’État a trouvé un prétexte technique pour la punir d’être assise là où elle n’était pas « censée » s’asseoir.
Encore une fois, le message était clair : vous pouvez diriger une entreprise, vous pouvez former des gens, vous pouvez payer votre billet, mais vous n’avez toujours pas votre place à certains endroits. Peu importe ce que dit la loi, nous trouverons toujours des moyens de vous exclure.
Et encore une fois, la réaction a été un refus d’accepter ce message. Viola et ses partisans ont choisi de contester l’accusation, de parler publiquement de ce qui s’était passé et de dénoncer la ségrégation silencieuse et « officieuse » que beaucoup préféraient ignorer. Son refus, et les poursuites judiciaires qui s’ensuivirent seront plus tard reconnus comme un moment clé de l’histoire des droits civiques au Canada.
Mary Bibb et Viola Desmond ont vécu à des siècles différents, dans des régions différentes du pays, sous des législations différentes. Mais leur histoire résonne comme un écho.
Dans les deux cas, les femmes noires s’occupaient déjà de construire une communauté, d’éduquer, de mettre en valeur la beauté et d’ouvrir des possibilités nouvelles. Dans les deux cas, elles se sont heurtées à des règles, officielles et non officielles, qui tentaient de les marginaliser, elles, leurs étudiantes et leurs communautés. Et dans les deux cas, elles ont opposé une résistance.
Si nous ne considérons ces histoires que comme des récits de courage individuel, nous passons à côté de quelque chose d’important.
Nous omettons de reconnaître à quel point les questions d’appartenance sont profondément ancrées dans nos systèmes :
- - Qui est un étudiant, un client, un consommateur ou un citoyen « convenable »?
- - Qui est autorisé à occuper de l’espace dans une salle de classe, une entreprise ou un cinéma?
- - Le confort de qui est protégé, et l’inconfort de qui est ignoré?
Les écoles et le journal de Mary Bibb étaient une riposte à un monde qui prétendait que l’esprit des enfants noirs n’avait pas autant d’importance que celui des autres. L’entreprise de Viola Desmond et sa décision de rester assise à sa place étaient une réponse à un monde qui affirmait que les femmes noires pouvaient travailler, mais devaient tout de même rester « à leur place ».
D’un point de vue psychologique, ce ne sont pas seulement des anecdotes historiques. Ce sont des études de cas anciennes d’une situation que nous observons encore aujourd’hui : le génie des Noirs qui resplendit dans des environnements qui envoient des messages contradictoires quant à la légitimité de ce génie.
Nous garderons ces histoires à l’esprit lorsque nous nous pencherons sur les « causes profondes » : les croyances, les habitudes et les règles non écrites qui permettent au racisme de survivre même après des changements législatifs, ainsi que sur la manière dont la psychologie des Noirs au Canada nous aide à nommer ces schémas et à imaginer un avenir meilleur.
Que se passe-t-il sous la surface?
Quand on examine des histoires comme celles de Mary Bibb et de Viola Desmond, on est tenté de les ranger dans la catégorie des « choses malheureuses qui se sont produites il y a longtemps ».
Les lois ont changé. Les affiches ont disparu. Il n’y a pas d’inscriptions « Réservé aux Blancs » sur les sièges des salles de cinéma ni d’entrées « pour les personnes de couleur » sur les portes des écoles. Pourquoi ces schémas semblent-ils si familiers?
D’un point de vue psychologique, certains points communs sous-tendent ces moments et persistent encore aujourd’hui.
Qui est considéré comme « normal »?
À l’époque de Mary comme à celle de Viola, il existait un a priori tacite sur les personnes auxquelles le Canada était « destiné ».
L’image par défaut d’un citoyen, d’un étudiant, d’un client ou d’un professionnel « normal » était celle d’une personne blanche. Les Noirs pouvaient être présents, mais nous étions souvent traités comme des exceptions, comme des visiteurs, ou comme des problèmes à gérer.
Ce genre d’a priori ne figure pas toujours dans les règles officielles. Il se manifeste dans :
- - à qui les gens pensent lorsqu’ils disent « Canadien »
- - les noms qui figurent sur les bâtiments
- - les personnes dont nous voyons les visages à des postes de direction
- - les élèves dont les enseignants s’attendent inconsciemment à ce qu’ils excellent.
Quand vous faites partie du groupe considéré comme « normal », vous n’avez généralement pas à y penser. Le monde vous convient parfaitement. Votre accent, vos cheveux, votre régime alimentaire, vos vacances, votre histoire familiale, tout cela semble banal.
Quand on ne fait pas partie de ce groupe, on nous rappelle constamment, parfois bruyamment, parfois de manière subtile, que l’on est jugé selon l’idée que quelqu’un d’autre se fait de ce qui « convient ».
Ces règles non écrites définissant ce qui est « normal » sont puissantes. Elles façonnent la manière dont les politiques sont élaborées, dont les décisions sont prises et dont les personnes sont traitées, souvent sans que personne ne le conteste.
La peur de perdre quelque chose
Chaque fois que des personnes marginalisées commencent à se faire entendre — en exigeant l’égalité d’accès à l’éducation, à l’emploi, au logement et aux espaces publics —, les membres du groupe « normal » peuvent avoir l’impression qu’on leur enlève quelque chose.
Même si rien de concret n’est perdu, le sentiment d’être mis à mal peut être pénible. Des questions comme :
- - « S’ils emménagent ici, notre quartier changera-t-il? »
- - « S’ils obtiennent ce poste, qu’est-ce que cela signifiera pour moi? »
- - « Si nous parlons de racisme, cela signifie-t-il que je serai traité de raciste? »
Cependant, militer pour l’égalité, ce n’est pas chercher à se venger. Accueillir davantage de personnes ne signifie pas que celles qui étaient là avant ont moins de valeur.
Mais notre esprit a très vite tendance à transformer l’inconfort en un discours. Et ce discours peut ressembler à :
- - « Nous allons trop loin. »
- - « Les gens sont devenus trop sensibles. »
- - « De nos jours, tout tourne autour de la question raciale. »
Avec le temps, ces discours peuvent justifier de démanteler des programmes, de faire fi des préoccupations ou de renforcer les vieilles habitudes, tout en insistant sur le fait que « ce n’est pas une question de race ».
Les histoires que nous racontons au sujet de l’équité
La plupart d’entre nous aiment nous considérer comme des personnes justes et respectables vivant dans un pays juste et respectable. Cela fait partie de notre mémoire collective.
Ainsi, lorsque des preuves de racisme apparaissent, lorsque nous constatons des contrôles policiers disproportionnés, ou des mesures disciplinaires scolaires plus sévères à l’égard des enfants noirs, ou encore des cas de discrimination à l’embauche, il en résulte une certaine tension intérieure.
Deux vérités ne peuvent pas coexister :
- - « Nous sommes justes et le racisme est en grande partie éradiqué » et
- - « Les Noirs sont encore traités injustement à cause de leur race. »
Pour apaiser ces tensions, il est souvent plus facile de remettre en question les preuves que de remettre en question le tableau réel. Ainsi, nous entendons :
- - « Es-tu sûr que c’était une question de race? »
- - « Peut-être qu’ils ont simplement mal compris. »
- - « C’était une autre époque. »
- - « Nous faisons mieux que les autres pays, n’est-ce pas? »
Ce ne sont pas que des excuses individuelles. Ce sont des boucliers psychologiques. Ils protègent notre vision de nous-mêmes et de nos institutions, mais à quel prix! Il devient plus difficile de voir les schémas, d’écouter attentivement les expériences des Noirs et d’apporter des changements qui vont au-delà des solutions superficielles.
D’anciennes règles dans de nouveaux vêtements
Même lorsqu’on change les règles écrites, les anciennes règles tacites finissent toujours par ressurgir.
Nous l’observons lorsque :
- - des écoles qui ne pratiquent plus la discrimination continuent d’exclure les étudiants noirs des cours enrichis.
- - les lieux de travail qui mettent à l’honneur publiquement la diversité récompensent encore ceux qui « ne font pas de vagues ».
- - des systèmes de santé qui promettent l’égalité d’accès finissent encore par douter de la douleur des patients noirs ou par ignorer leurs préoccupations.
Personne n’installe de nouveaux panneaux « Réservé aux Blancs ». Mais l’effet peut sembler étrangement familier.
Cela s’explique en partie par le fait que les systèmes ont leurs habitudes. Les politiques et les pratiques se mettent en place sur des décennies, généralement sans que les Noirs soient consultés. Ces habitudes sont ensuite transmises, défendues comme « la façon dont nous avons toujours procédé » et appliquées comme si elles étaient neutres, même lorsqu’elles ne le sont pas.
La psychologie nous aide à comprendre qu’il ne s’agit pas seulement de quelques « éléments perturbateurs ». C’est plutôt :
- - le confort d’être perçu comme étant « normal »
- - la peur de perdre son statut
- - les idées auxquelles nous nous accrochons au sujet de l’équité
- - les habitudes institutionnelles qui continuent de se perpétuer en coulisses.
Tout cela peut entretenir des règles injustes longtemps après que les justifications initiales ont été discréditées ou oubliées.
Pour les Noirs au Canada, cela ne se manifeste pas comme une théorie abstraite. Cela se manifeste dans la vie quotidienne. Lors des réunions à l’école, des entretiens d’embauche, des rendez-vous chez le médecin, dans les quartiers, dans les calculs silencieux pour déterminer quand parler et quand se taire.
C’est dans ce contexte que les communautés noires ont dû évoluer pendant des générations.
Intéressons-nous maintenant plus directement à la psychologie des Noirs au Canada — aux personnes qui étudient ces schémas, qui offrent un espace aux personnes touchées et qui nous aident à imaginer à quoi ressemblerait la mise en place de systèmes où les Noirs ne font pas que figurer dans la pièce, mais y ont véritablement leur place.
Psychologie des Noirs au Canada : donner du sens, susciter le changement
S’il n’y avait que ces schémas et ces problèmes, le tableau serait plutôt sombre.
Mais le portrait n’est pas complet.
Parallèlement aux systèmes qui ont tenté de restreindre la vie des Noirs, un autre courant a toujours existé : les Noirs qui donnent un sens à ce qui leur arrive, qui prennent soin les uns des autres, qui élèvent leurs enfants pour qu’ils survivent et s’épanouissent, et qui créent des espaces où ils peuvent respirer.
Bien avant que quiconque ne parle de « psychologie », les parents, grands-parents, tantes, oncles, enseignants, pasteurs et voisins noirs jouaient chaque jour le rôle de psychologue :
- - en aidant les enfants à comprendre pourquoi ils sont traités différemment sans les tenir pour responsables.
- - en offrant des mots pour exprimer des sentiments qui n’ont pas encore de nom
- - en avertissant leurs proches des dangers réels tout en entretenant l’espoir
Autrement dit, les communautés noires n’ont jamais été passives face au racisme. Elles l’ont toujours étudié, interprété et abordé sous un angle profondément psychologique, même lorsque leurs noms ne figuraient pas dans les articles de revues ou sur les portes des cliniques.
Au fil du temps, ce travail a commencé à faire son apparition dans le domaine de la psychologie au Canada.
Les psychologues, les chercheurs et les étudiants noirs ont posé différentes questions, conçu différents types d’études et insisté sur le fait que les Noirs ne sont pas seulement des « sujets », mais aussi des experts de leur propre vie. Ils ont travaillé dans des cliniques, des écoles, des universités et des milieux communautaires, essayant de combler le fossé entre ce que disent les recherches, ce que disent les communautés et ce qui se passe réellement dans les services psychologiques et les soins de santé mentale en général.
En 2021, un groupe de psychologues et de professionnels noirs de la Société canadienne de psychologie s’est réuni pour créer quelque chose de tout à fait inédit : la Section de la psychologie des Noirs. Leur objectif était simple, mais ambitieux : créer un lieu dédié au domaine de la psychologie des Noirs au Canada et veiller à ce que les questions touchant les Noirs ne soient pas considérées comme accessoires, mais comme un élément central de la réflexion de la profession sur la santé mentale et le bien-être.
La section se consacre, notamment, à ce qui suit :
- - Soutenir les psychologues, les stagiaires et les chercheurs noirs, qui sont encore très peu nombreux au pays.
- - Créer des espaces où les membres noirs peuvent partager leurs expériences, leurs ressources et leurs stratégies sans avoir à expliquer au préalable les bases du racisme.
- - Mettre en lumière les recherches et les pratiques qui répondent directement aux besoins, aux forces et aux réalités des communautés noires.
- - Inciter la discipline dans son ensemble à prendre au sérieux le racisme anti-Noirs, dans la formation, l’éthique et la pratique quotidienne.
En dehors de la psychologie officielle, des organismes et des groupes communautaires dirigés par des Noirs interviennent également là où les systèmes sont défaillants, en proposant des services de counseling, des groupes de soutien, des ateliers et des actions de défense des intérêts fondées sur les expériences et les priorités des Noirs. Bon nombre de ces initiatives mêlent des outils psychologiques occidentaux à des approches afrocentriques, religieuses ou communautaires qui paraissent plus naturelles et dignes de confiance aux personnes auxquelles elles s’adressent.
Lorsque nous parlons ainsi de « psychologie des Noirs », nous entendons tout ce qui suit :
- - la sagesse et la bienveillance quotidiennes qui ont permis aux Noirs de tenir bon
- - l’ensemble croissant de recherches et d’études cliniques canadiennes qui placent au centre de leur travail les expériences des Noirs
- - les efforts concertés, comme la Section de la psychologie des Noirs de la SCP et les initiatives de santé mentale menées par des Noirs, qui tentent de faire évoluer le domaine de l’intérieur
La psychologie des Noirs ne nie pas les préjudices que cause le racisme. Elle le nomme clairement – parfois avec les mots « traumatisme », « stress », « dépression » ou « anxiété », parfois avec les mots « épuisement », « colère », « torpeur » ou « tenter simplement de passer la semaine ».
Mais elle ne s’arrête pas là.
Elle accorde également une attention particulière à :
- - La gaîté noire : les moments de rire, de jeu et de célébration qui ne sont pas naïfs, mais provocants
- - Le lien noir : les amitiés, la parenté et la famille choisie qui les saisissent lorsque les systèmes échouent
- - La créativité et la spiritualité noire : l’art, la musique, le style et la foi qui permettent aux gens d’exprimer la douleur et l’espoir en même temps
- - Le potentiel noir : la détermination à imaginer un avenir meilleur, non seulement pour les individus, mais aussi pour des communautés entières
Vu sous cet angle, les Noirs ne sont pas simplement des personnes à aider. Ce sont aussi des personnes qui s’entraident constamment et qui ont beaucoup à apprendre à la psychologie sur la résilience, l’entraide communautaire et ce à quoi peut ressembler la guérison.
Ensuite, nous examinerons de plus près le rôle de la psychologie dans le problème et dans la solution : comment ce domaine a parfois renforcé les systèmes mêmes qui nuisent aux personnes noires, comment il a parfois contribué à les remettre en question, et ce qui doit changer aujourd’hui pour que les personnes noires trouvent véritablement leur place dans la psychologie et dans la société, ici au Canada.
Le rôle de la psychologie dans le problème — et dans la solution
Pour que la psychologie nous aide à comprendre pourquoi le racisme ne cesse de réapparaître, nous devons aussi être honnêtes quant à sa propre histoire.
Notre domaine n’est pas un observateur extérieur. Il a toujours fait partie intégrante de l’histoire.
Lorsque la psychologie a fait du tort
Pendant longtemps, la plupart des personnes qui concevaient des tests psychologiques, qui faisaient de la recherche et qui rédigeaient des manuels étaient des hommes blancs. Ils considéraient souvent leurs propres expériences comme étant normales et mesuraient toutes les autres à l’aune de cette norme.
Cela s’est manifesté de manière néfaste.
Les tests d’intelligence, par exemple, ont été élaborés et utilisés dans les systèmes scolaires et les lieux de travail en partant du principe qu’ils étaient neutres et objectifs. En réalité, ils étaient construits autour de la langue, de la culture et des expériences de vie d’enfants blancs issus de la classe moyenne. Lorsque les enfants noirs obtenaient des résultats inférieurs — non pas parce qu’ils étaient moins intelligents, mais parce que les tests n’étaient pas conçus pour eux —, ces résultats étaient utilisés comme preuve qu’ils n’avaient pas leur place dans les cours enrichis ou les études universitaires.
Des tendances similaires sont apparues dans les recherches sur le comportement et la santé mentale :
- - La colère des Noirs face au racisme pouvait être qualifiée d’« agressivité ».
- - La méfiance des Noirs envers des systèmes qui les ont maintes fois déçus pouvait être qualifiée de « paranoïa ».
- - La pression liée au fait de survivre à une discrimination constante pouvait être ignorée, tandis que tout signe de détresse était rapidement pathologisé.
Dans chaque cas, l’objectif était incliné. Au lieu de se demander « À quoi cette personne réagit-elle? », la question est devenue « Qu’est-ce qui ne va pas avec cette personne? »
Il en résultait que la psychologie servait parfois à justifier un traitement inégalitaire, au lieu de s’interroger sur les conditions qui étaient à l’origine des souffrances.
Même lorsque les psychologues ne propageaient pas activement des idées racistes, beaucoup se taisaient. Le silence peut être confortable pour les personnes qui profitent du statu quo. Mais pour celles qui sont la cible du racisme, le silence équivaut à un consentement.
Mais cela ne reflète pas toute la réalité.
Lorsque la psychologie a aidé
Il y a eu des moments où la recherche en psychologie a contribué à mettre en lumière la réalité du racisme d’une telle manière qu’il était difficile de l’ignorer.
Des études ont permis de mettre des mots sur les expériences dont les communautés noires parlent depuis des générations et de les étayer par des preuves.
- - le racisme intériorisé — comment grandir dans un monde qui dévalorise l’identité noire peut influencer la façon dont les enfants noirs se perçoivent eux-mêmes
- - la menace du stéréotype — comment la crainte de confirmer les stéréotypes négatifs peut nuire aux performances scolaires ou professionnelles
- - les microagressions - les commentaires et les affronts du quotidien qui véhiculent le message « tu n’as pas ta place ici »
- - le traumatisme racial – l’impact profond et persistant du racisme sur la santé mentale et physique
Les psychologues noirs et leurs alliés ont utilisé ces outils pour contester les politiques, changer la façon dont les services sont fournis et préconiser des approches qui prennent le racisme au sérieux, plutôt que de le traiter comme un simple bruit de fond.
Autrement dit, le domaine même qui a autrefois contribué à alimenter les idées racistes a également été utilisé pour les dénoncer et pour changer les choses.
Qu’est-ce qui doit changer désormais
Aujourd’hui, au Canada, la psychologie est à la croisée des chemins.
Nous en savons aujourd’hui plus que jamais sur les effets néfastes du racisme sur la santé mentale. Nous savons que les approches qui ignorent les différences raciales ne fonctionnent pas. Nous savons qu’ignorer la race ne fait pas disparaître les inégalités, cela ne fait que les rendre plus difficiles à aborder.
La question est : comment utiliser ces connaissances?
Certains des changements nécessaires sont importants et structurels; d’autres sont petits et quotidiens. Ils sont tous importants.
- - Formation et éducation
- - Si vous étudiez pour devenir psychologue au Canada, l’apprentissage sur la santé mentale des Noirs et le racisme anti-Noirs ne devrait pas être facultatif. Il devrait être intégré à l’ensemble de vos cours, de vos lectures, de vos discussions de cas et à la supervision que vous recevez. Les étudiants ont besoin de soutien pour réfléchir à leur propre identité et à leurs préjugés, et pour apprendre à parler du racisme avec leurs clients de manière honnête, respectueuse et constructive.
- - Services et milieux
Lorsque des enfants, des jeunes, des adultes ou des personnes âgées noirs se rendent dans une clinique, au bureau d’un orienteur scolaire ou un hôpital, ils ne devraient pas avoir à consacrer du temps à expliquer les bases du racisme. Les services devraient être conçus en tenant compte des communautés noires, que ce soit en ce qui concerne la composition du personnel, la manière dont les questions posées lors de l’admission à l’hôpital sont formulées ou la définition de ce qui est considéré comme étant « normal ». Cela implique de prendre au sérieux les manifestations du racisme dans la vie des gens, sans réduire les personnes noires à leur traumatisme.
- - Recherche et savoir
Les chercheurs et les communautés noires devraient diriger les travaux sur la santé mentale des Noirs au Canada, et non se contenter de participer à des études conçues par d’autres. Les questions de recherche devraient s’appuyer sur les besoins exprimés par les communautés noires, et non pas uniquement sur les tendances universitaires. Les méthodes doivent inclure les points de vue de la communauté à chaque étape, et les résultats doivent être communiqués sous une forme qui soit réellement utile pour ces communautés. Il devrait y avoir un financement national continu et consacré au soutien de la recherche visant à améliorer le bien-être des Canadiens noirs.
- - Organisations et leadership
Les organismes professionnels comme la Société canadienne de psychologie ont aussi un rôle à jouer. Il ne suffit pas de faire des déclarations ponctuelles sur la diversité ou de publier un billet à l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs. Soutenir des sections telles que la Section de la psychologie des Noirs, prendre au sérieux les préoccupations soulevées en matière d’équité et d’inclusion, examiner qui siège aux tables où se prennent les décisions et être prêt à modifier les politiques et les priorités : tout cela fait partie des tâches à accomplir.
Rien de tout cela ne sera facile. Cela demandera aux individus et aux institutions de sortir de leur zone de confort, d’accepter le fait que les bonnes intentions ne suffisent pas et d’abandonner l’idée qu’être « gentil » ou « poli » équivaut à être juste.
Mais si la psychologie vise véritablement à comprendre les gens et à les aider à mener une vie plus épanouie, alors se poser ces questions n’est pas superflu. C’est un élément essentiel du travail.
Occuper sa place consciemment
Nous avons commencé le présent article en parlant du fait d’entrer dans une pièce et de vouloir se sentir à sa place.
Pour les personnes noires au Canada, trop d’endroits ont véhiculé le message inverse, de manières plus ou moins nettes. Parfois, cela était évident : les portes étaient littéralement fermées, les sièges étaient enlevés, les services étaient refusés. Parfois, cela était discret : être ignoré, remis en question ou traité comme une exception plutôt que comme une partie intégrante de la réalité.
La psychologie nous fournit les mots pour exprimer certaines de ces réalités. Elle nous aide à voir les habitudes, les peurs et les discours qui perpétuent des systèmes injustes. La psychologie des Noirs va plus loin, en nommant les conséquences néfastes que cela a sur l’esprit et le corps des Noirs, et en soulignant également la force et la créativité dont font preuve les communautés noires pour survivre et transformer ces systèmes.
Mais nommer les choses n’est que le début.
Si nous voulons un avenir différent — pour les enfants noirs assis sur les bancs des écoles, pour les parents noirs qui tentent de s’y retrouver dans les systèmes de santé et les systèmes scolaires, pour les personnes âgées noires porteuses du passé — nous ne pouvons pas simplement espérer que le temps arrangera les choses. Les dernières décennies nous ont montré que le temps seul ne suffit pas à éliminer le racisme. Il lui donne simplement de nouvelles formes.
Prendre sa place ne se fera pas par accident. Il faut le faire consciemment et à dessein.
Pour la psychologie, cela signifie se poser des questions difficiles :
- - Qui avons-nous en tête lorsque nous imaginons « le client », « l’étudiant », « le chercheur » ou « le psychologue »?
- - Quel confort protégeons-nous lorsque nous évitons de parler de la question raciale?
- - Quelles connaissances considérons-nous comme faisant autorité, et lesquelles considérons-nous comme simplement empiriques?
- - Lorsque les Noirs nous disent ce qu’ils vivent, écoutons-nous aussi attentivement que nous le devrions?
Cela implique également de faire des choix différents :
- - faire le choix de voir les schémas au lieu de traiter chaque incident comme un malentendu isolé
- - faire le choix de poursuivre les échanges difficiles un peu plus longtemps, plutôt que de se refermer
- - faire le choix de concevoir la formation, les services et la recherche en tenant compte des communautés noires dès le départ, et non après coup.
Pour celles et ceux d’entre nous qui sont Noirs et qui travaillent dans le domaine de la psychologie ou en lien avec celle-ci, ce travail peut être à la fois éprouvant et porteur d’espoir. Éprouvant, car nous portons souvent le poids de nos propres expériences et celles de nos familles et communautés, tout en essayant de faire évoluer des systèmes qui ne s’attendaient pas à notre présence. Pleins d’espoir, car nous savons ce que cela signifierait pour nos enfants et nos élèves si les choses étaient différentes, et parce que nous voyons chaque jour des exemples du génie des Noirs qui s’imposent.
Pour ceux et celles qui ne sont pas noirs, cet appel s’adresse également à vous.
C’est un appel à dépasser la culpabilité ou l’attitude défensive pour assumer ses responsabilités; à utiliser son rôle de clinicien, de superviseur, de professeur, de dirigeant, d’étudiant ou de décideur politique pour faire place à des vérités qui peuvent être dérangeantes, mais qui sont nécessaires. C’est un appel à considérer le racisme anti-Noirs non pas comme une question secondaire, mais comme un élément central qui permet de déterminer si la psychologie tient ses promesses.
On ne peut pas réécrire les salles de classe de Mary Bibb ou la soirée de Viola Desmond au cinéma. Nous pouvons toutefois décider de la suite.
Nous pouvons décider que les enfants noirs n’auront pas à renoncer à une partie d’eux-mêmes à la porte de l’école pour être considérés comme de « bons élèves ».
Nous pouvons décider que les clients noirs n’auront pas à peser le coût de dénoncer le racisme en thérapie par rapport au risque d’être mal compris.
Nous pouvons décider que les psychologues, stagiaires et chercheurs noirs ne seront pas de rares exceptions, mais feront partie intégrante d’une profession qui incarne véritablement les communautés qu’elle sert.
Souligner l’histoire des Noirs au Canada, c’est bien plus que se remémorer des moments de courage une fois par année. Cela signifie laisser la réalité racontée changer notre façon de nous percevoir, de percevoir nos institutions et de percevoir nos responsabilités aujourd’hui. La psychologie dispose d’outils qui peuvent nous aider à y parvenir. La psychologie des Noirs ouvre déjà la voie.
La question qui se pose à nous tous est la suivante : sommes-nous prêts à mettre en pratique ce que nous savons, à repérer les moments où les anciennes règles refont surface, à choisir des réactions différentes et à contribuer à bâtir un avenir où les Noirs ne se contentent pas d’être présents dans la pièce, mais peuvent enfin avoir confiance que la pièce a été conçue en pensant à eux.
La question qui se pose à nous tous est de savoir si nous sommes prêts à mettre en pratique ce que nous savons : repérer les moments où les anciennes règles refont surface et choisir des réactions différentes.
C’est ainsi que nous contribuerons à bâtir un avenir où les Noirs ne se contentent pas d’être présents dans la pièce, mais peuvent enfin croire que la pièce a été conçue en pensant à eux.